Qu'est-ce qu'un code résiduel, dominant, émergent ?
Un code résiduel est un code déjà passé qui survit. En général il n'en a plus pour longtemps à moins de vouloir délibérément coder le passé ou la nostalgie, ce qui est en soi une stratégie.
Dans l'univers du luxe et pour prendre un exemple caricatural, le vert anglais, celui des loden, des anciennes Jaguars et des classeurs de notaires, en est un. Ce qui a conduit la marque Longchamp à mettre au vert son vert, c'est-à-dire à le rafraîchir et la marque Christofle à le faire purement et simplement disparaître.
Certains codes résiduels tiennent bon - par conservatisme. Ce qui peut poser parfois des cas de conscience lorsqu'un leader l'a adopté et que ce code a pris des rides…La marque Rolex qui a précisément ce vert anglais comme couleur institutionnelle en est un bon exemple.

Faut-il pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain ? Lorsqu'une marque a pour code un code résiduel, la question qui se pose est de savoir ce qu'il signifie. Car toute forme renvoie au fond.
Qu'est-ce que le vert signifie pour Christofle ? Le classeur de notaire (la liste de mariage et la ménagère 72 pièces…) et…l'oxydation. Une fois connu le sens du vert pour la marque, aux équipes en charge de prendre la bonne décision : soit de faire évoluer le vert (Longchamp) soit de le remplacer par une couleur plus contemporaine (Christofle).
Le code dominant est le code le plus répandu de la catégorie à un instant donné. Il semble raisonnable d'affirmer que l'or et l'argent sont des codes dominants de la catégorie Luxe. Ils ne sont pas résiduels car ils portent en eux un caractère d'universalité et d'éternité contenu dans les gènes du luxe. Luxe vient du latin Lux qui signifie Lumière. Or le soleil et la lune représentent symboliquement les deux luminaires du ciel et codent un métal précieux : l'or pour le soleil et l'argent pour la lune. Ces deux couleurs ne disparaîtront pas du jour au lendemain même si elles se font parfois plus discrètes.
En revanche, on observe qu'elles mutent et que de nouveaux codes émergent par ce que les sémiologues appellent des ‘transferts de sens’. Ainsi l'or peut se transformer en couleur jaune, car d'une part on parle d'or jaune et d'autre part, on constate que le jaune code l'or dans l'héraldique (la science des blasons). Ainsi le prestigieux grand magasin Londonien Selfridge's l'a adopté comme couleur institutionnelle.

Quel serait alors l'équivalent héraldique de l'argent ? Le blanc ! Le blanc code l'argent. Ainsi la maison Martin Magiela qui en fait sa couleur fétiche et institutionnelle, a fait émerger un code du retrait, de l'effacement, voire de l'absence de logo dans le luxe qui n'est pas dénué de sens.
L'analyse des codes résiduels, dominants, émergents d'une catégorie que Procter & Gamble, fidèle à sa manie de re-sémantisation maison, a déjà re-baptisé avec esprit Hindsight, Insight et Foresight offre de multiples avantages.
Le premier de ces avantages est de placer une catégorie ou un marché dans une perspective temporelle et même spatio-temporelle. L'analyse sert à la fois de grand angle et de longue vue. Les codes émergents sont rarement le fait de grandes marques, c'est-à-dire de grandes entreprises, mais plutôt le fait de marques émergentes ou de niches en termes de business. Ce sont des signaux faibles à un instant T. Correctement décodés, ils peuvent en revanche annoncer une vague de sens à venir.
La marque Comme des Garçons et sa créatrice Rei Kawakubo ont créé un code émergent avec leur concept de boutique, le Dover Street Market à Londres. En fait un double code. Celui des magasins situationnistes où le merchandising est le medium, code depuis repris par la tendance des pop-up stores ou magasins éphémères. Dans ces espaces, l'important n'est pas le luxe des matériaux, mais la situation dans laquelle on place les produits luxueux, bref le contexte. Le second code est le principe de mixité puisque le magasin accueille d'autres créateurs et d'autres marques, toutes ayant ceci en commun : leur avant-garde.
Ainsi le management peut découvrir de nouveaux horizons et élargir son champ d'investigation. L'analyse permet d'évaluer lequel de ces codes est susceptible d'atteindre le cœur du marché et ainsi de se transformer en code dominant ou sans atteindre ce niveau, est susceptible d'altérer la perception de la catégorie.
Le deuxième avantage est de comprendre pourquoi une catégorie évolue ou est susceptible d'évoluer après avoir compris comment elle évolue. Existe-t-il un axe d'évolution structurant le marché ou s'agit-il juste d'une tendance ponctuelle ? Peut-on expliquer tel ralentissement ou telle baisse de régime ? De la forme on passe au fond en évaluant le sens de ces changements.
Le troisième avantage est bien évidemment d'inspirer le processus d'innovation en se posant la question : qu'est-ce que cela signifie pour notre marque ? Et de s'assurer que l'on se situe bien dans le peloton dominant émergent et non pas dans celui des résiduels dominants…
Patrice Civanyan
















